Seize heures vingt;pas une minute de plus ,ils ne feront pas une minute de plus .Mes camarades s'arrachent littéralement de l'atelier .L'escalier est promptement gravi pour accéder aux vestiaires,et chacun badge en bleu de travail quand le cadre de service ne surveille pas la pointeuse.Ah ces horaires variables qu'ils nous ont fait voter démocratiquement en nous tordant le bras...Réunis dans la salle à tracer des "Bâtiments en Fer",un type nous avait déballé, tel un camelot, tous les avantages d'une adhésion aux horaires à la carte.Le but non avoué était bien entendu une optimisation des heures travaillées .Pas de temps morts à attendre la cloche !Je me souviens des embouteillages devant le marronnier ouvert sous la pression ,deux ou trois minutes avant l'heure pile,par le chef d'équipe,et l'envolée qui s'ensuivait .La ruée vers les véhicules,les claquements de portières puis le vrombissement à concurrencer un départ des vingt-quatre heures du Mans .Fallait-il que la journée de travail fut si pesante que chacun s'évadât ainsi ?La toute nouvelle pointeuse électronique supplanta donc l'antique marronnier(une petite armoire extra plate) dans lequel s'étaient depuis des lustres suspendus les matricules gravés sur une rondelle d'aluminium.De seize heures vingt à dix sept heures dans cet atelier dit "de retouche" où je me suis retrouvé après un coup de gueule avec un supérieur.Un intermittent qui profite allègrement de son statut pour faire la navette entre son domicile et son bureau .Ses apparitions sur un chantier ne sont dues qu'à une "incitation"hiérarchique.Je me souviens de sa nonchalance,de sa voix sans relief .Un jour ne m'avait-il pas dit après une conversation au sujet du déroulement de carrière :"je vais m'occuper de votre cas".Lui tout ce qui l'intéresse ici c'est la bricole .Il a toujours quelque chose à donner à faire ,surtout pour sa bagnole.Une deux chevaux quasi inoxydable,plancher ,etc .Un collègue que nous appelons son "secrétaire" est quasiment assigné à résidence dans un gourbi où le grand mou lui passe commande de différentes pièces à réaliser C'est un sacré canard .Franchement je pense qu'il s'emmerde dans ses fonctions.Alors il vadrouille ,d'autres font du tennis,créent des prototypes pour la base de vitesse du "Moulin Blanc",que sais-je encore ...Un syndicat consulta le personnel sur la sclérose de la boîte ...Ha ha ha !Un seul mot:modernisation !Voilà avec la turbo-qualité ,le processus de privatisation était lancé.Mais revenons dans ma cellule de retouche.Au ronron des machines succèdent des éclats de rire .Il est seize heures trente .J'ai allumé le vieux poste de radio .Les "Grosses Têtes "de RTL sous la houlette d'un facétieux Philippe Bouvard s'en donnent à cœur joie .Ce jour là une question posée,ainsi que la réponse resteront à jamais gravées dans ma mémoire .Comme toujours le meneur de jeu ramène ses troupes au calme ...-Il ne se doute pas que l'ironie du sort fera un jour écho à la citation évoquée ce soir là-"Qui à dit:un homme qui tombe à l'eau n'a pas sa place sur un bateau",?-Les réponses fusent ,les blagues aussi .L'amiral était-il sur le pont ?Je ne saurais le dire .Mais ces mots un peu gauches sont ceux d'un marin qui lui est cher,un taiseux qui à la verve de Kersauzon opposait un laconisme légendaire.Ainsi donc des années plus tard apprenant la fortune de mer d'un homme si aguerri à la manœuvre, me revint en mémoire cette phrase comme une lame scélérate !