Brest blog,humeur ,liberté de pensée ,poésie,tranche de vie,humour,et sarcasmes
20 Octobre 2019
Le voila reposant sur le capiton, si pâle dans son costume bleu acier que ses épaules ne remplissent plus.Bien sûr son âme s'est envolée...son cœur a cessé de battre pour celle qu'il aima tant.Mais ce ne sont pas son visage parcheminé,ses mains décharnées qui me rendent triste.Sa moustache a disparu...S'est-il lui-même rasé,ou le lui a t-on ôtée dans je ne sais quel souci d'hygiène ?Cela me paraît impudique!D'aussi loin que je m'en souvienne,sa moustache à la Errol Flynn fut pour moi ,sinon une distinction,une marque d'insolence que je me promettais de porter un jour moi aussi .Sur sa moto noire,tout de cuir vêtu,je me souviens qu'il vint un soir parler à ma mère de ses déboires conjugaux ...cette phrase à mes oreilles d'enfant n'évoquait pas grand-chose;et pourtant à jamais gravée dans ma mémoire:"elle ne veut plus se faire pénétrer".Il n'était encore qu'un gamin plein de fougue et d'orgueil,un jeune mâle blessé venu se confier à sa belle-sœur.Que lui a t-elle dit ?Je ne pourrais pas dire qu'il fut ici vraiment en odeur de sainteté.Son humour souvent décalé,et parfois trop direct ne plaidaient guère en sa faveur.Ma mère ne le considérait pas plus qu'un branleur débitant des conneries.Non seulement elle ne goûtait pas ses plaisanteries ,pour elle d'un autre univers,mais tout chez lui la dérangeait:sa totale décontraction,son petit sourire narquois qu'accentuait encore sa fine moustache de "maquereau"(ainsi la désignait-elle)sur une lèvre supérieure qu'elle jugeait trop distante du nez,ce qui disait-elle lui donnait un air de félon.Elle adorait pourtant Robert Mitchum ou Burt Lancaster,deux spécimens à l'humour pour le moins corrosif,mais il y a loin de l'écran à la ville.Eh bien moi je me délectais de ses boutades et saillies qui bousculaient mon quotidien monotone.Sa verve ,son aplomb contrastaient avec la réserve de ma très sage maman .Il aimait les BD,les romans de série noire,San Antonio.Je compris pourquoi lorsque je découvris à mon tour les personnages truculents de Frédéric Dard ...Une vie à se foutre de la gueule du monde?Pas du tout !Il fut à l'Arsenal un arpète sérieux.Charpentier fer,chaudronnier,tuyauteur ,bref un touche à tout de génie.Je n'ai jamais vraiment su le motif pour lequel il prit son sac de la Direction des Constructions Navales...un brillant avenir lui semblait promis .Sans doute la "bougeote"et son esprit rebelle inadapté à une hiérarchie militaire. Ainsi entama t-il sur les routes de France et de Navarre une vie de saltimbanque.Du site gazier de Lacq où il jouait les funambules à cent mètres de haut sur les cheminées;pensait-il à tous ceux qui le croyaient simplement merle siffleur, sans envergure:à son père secrétaire de mairie,volage et pour le moins persifleur,à ses camarades de promo restés dans cette enceinte militaire de laquelle il s'était évadé,avait pris la tangente si familière dans ses cours de traçage.Sur son perchoir il devait les emmerder tous,ces peigne cul incapables d'audace ,et au minimum de fantaisie.Je l'imagine chantonner ;"j'emmerde les gendarmes là-haut ,là-haut,j'emmerde les gendarmes et la maréchaussée".Un vrai tonton flingueur!Avec son fourgon Renault goélette bleu tirant sa caravane de chantier en chantier, il traîna ses bottes.Combien de bivouacs...pour faire son matelas,si loin du maigre pécule versé aux ouvriers du port.